Latinité et prospective

(27/04/2005 - Candido Mendes – Voxlatina)

L'Amérique Latine dans sa région andine vit du repli du rêve dans le merveilleux de la saga à s'accomplir. C'est l'attente toujours en reprise qui moule une subjectivité très forte où les rêves, non pas les évasions, resurgissent en prenant un pouvoir moral.

Il n'y a pas d'autre issue, que celle à présent du Président Chavez en créant une mobilisation civique autour de la stricte évocation de Bolivar, et du redressement de tout un profil d'identité transnational autour du grand mythe, où puise toujours une grandeur en veilleuse.

Le Mexique nous montre toute la force des destructions et reprises éruptibles: elle les superpose sur les laves de l'empire précolombien, de la somptueuse colonisation espagnole en quête d'un style autochtone et surtout de ce Mexique profond de sa paysannerie cohabitant avec la révolution réussie de la première réforme agraire de l'Hémisphère et le parti politique de toutes les reparties au pouvoir dans la force mythique du renouveau de Quetzalcoatl; une fin et un principe dont le prix est la magie unique de sa permanence.

Carlos Fuentes nous a donné ce racconto splendide où il rencontre sa mission de chantre d'un vrai epos national. Buenos Aires, la Babylone, se repondant à sa guise dans la pampa, nous assure du spectacle de la meilleure reproduction de la latinité européenne.

Prosélytisme accompli, ainsi que sophistication limite de dépaysement de Borges, le génevois. Sans doute aujourd'hui l'Argentine, supplantées les contradictions ou l'éclatement de l'ancienne élite, assurerait le réservoir le plus sûr de cet universel latin dont nous parlons ici; de ce "Sur" mandaté, comme le pressentit Edgar Morin.

Est-ce que la mégalopole la plus assagie du continent, dans sa mémoire et son appartenance de pays d'émigrants, de souche nette et continue, sans tremblement dans la terre vide, devient l'espace d'élection où le travail du miroir et des possibles successions culturelles, de la nouvelle Alexandrie de l'Atlantique? Cela ne ferait qu'agrandir le contrepoint avec le Brésil et son magma dans l'enfance de sa possession, cette étendue où une marginalité unique attend; cette histoire pauvre d'une indépendance trop rusée; cette élite de la mimèse forcenée et ingénue; ce pays du dernier esclavage occidental, aussi inertiel que détruit encore par un geste prosélyte; ce pays sans héros populaires avant Vargas.

Nous faisons face à cet Eden misérable de ce sous-prolétariat entassé dans notre suburbia. On a parlé d'exclusion. C'est chez nous qu'il y a ce contraste unique de 10% de la population possédant 50% du revenu national et de proportion exactement inverse pour les 50% des derniers misérables. Pourrait-on encore, dans un tel contexte, assurer une politique naturelle d'intégration-absorption? Où le cadre d'une identité latine ne ferait que s'élargir face aux échelles des dépossédés?
Nous vivons peut être un cas de pantomime historique, d'initiation à moitié dans un univers culturel; de sens et contresens bafoué, où la mimèse ne se reproduit plus comme dans le passé, des prosélytes parfaits. On prévoirait même dans ces prochaines années dans la simulation simulée, cette "carnavalisation" signalée par Ulrich Beck où les marginalités détourneraient le sens d'une première et classique intégration du style irradiation élite-masse. Il en serait question de voir ce que resterait de cette latinité contrefaite d'immédiat sur la mimèse.

Dans la meilleure alternative, le Brésil des prochains 50 ans pourrait reproduire ce que Bakhtine a reconnu dans la grammatica giocosa de Rabelais, et cette splendide première popularisation de la culture française. Il en serait même cas dans un avenir beaucoup plus sombre qu'on se perde dans le "travestitisme sémantique" dont nous parle Julia Kristeva, en donnant lieu aux tribus et aux cultures du tatouage interjectif. C'est ce qui, par exemple, montrerait les déversoirs culturels des villes satellites de Brasília. Leur contrefaçon égaré, leur nomadisme symbolique, leur ésotérisme dissipatif tout prêt à succomber à la culture modulaire et du simulacre rompu où s'ouvre le médiatique dans l'ancien désert du plateau central brésilien.

De même il nous faudrait, à côté des alternatives que nous signale la masse du continent latino-américain, jeter notre regard sur les deux autres enclaves passionnantes de notre culture.

Le Québec a essayé pendant la grande crue gaulliste d'affronter la cassure souveraine avec le Canada. De moins en moins on pourrait entrevoir aujourd'hui face à cette vascularisation de la société économique du pays que surplombe le "Québec libre" la percée identitaire. De même la poussée zélotique de cette latinité risque un strict fondamentalisme, de plus en plus enseveli dans son passée.

D'autre part, c'est, au contraire, tout ce nouveau équilibre d'une Europe de l'Est, dans le retentissement de l'explosion balkanique, qui en fait ressortir l'enjeu d'un monde de cultures freinées, où la Roumanie revendique, d'un premier chef, son identité face à l'ornière slave ou bulgare. Et c'est au niveau des vraies syntaxes culturelles préservées qu'une latinité foncière fera face aussi à l'univers médiatique et de la globalisation de ce tournant de siècle.

Le dressage du cadre d'une latinité hors frontières, hors de son terroir, impliquerait, finalement, la prise de conscience des phénomènes de contre-aculturation, où notre latinité fait face à l'empire, tient et se développe au sein des Etats Unis. C'est à la frontière de cristal, ou de verre, si bien décelée par Carlos Fuentes ou Nestor Canclini que ressort ce contre-coup du Mexique face au "mur de Berlin" électronique du Rio Grande. Il se déploie sur San Diego et Los Angeles, tel que à Miami les colonies cubaines rejettent tout ghetto pour rentrer en plein dans la musique, le visuel et une nouvelle civilisation de la fête et du nous devant la galaxie environnante et les simulacres tout azimut.

Finalement, en devisant la latinité face au nouveau millénaire, et au delà des élites mimétiques, on ne peut pas résister au dressage et possible scénario pour cet Hémisphère de l'éventuelle marginalisation installée - nous répétons - perdue la dernière chance du développement, passée la chance des politiques des demi-siècles aux propos du monde néo-libéral.

Face à ce cadre d'une mi-émersion culturelle et une mi-cassure de toute induction d'une prospective unifiée comment peut-on reprendre le repli, et les compensations, les espoirs joués sur cette dérive d'identité ?

L'Amérique andine peut ne faire que renforcer son dropping out dans toute cette compensation pour fuir dans l'onirique, en alimentant un cadre de déchirures et reprises où il ne s'agirait jamais d'amoindrir la force de cette subjectivité bolivarienne en quête de son espace après le désert et les faux de ports historiques.

Le Mexique n'a que tous les atouts pour faire du labyrinthe de ses destructions et reprises la fonte même de son moulage prospectif où la latinité rencontre le plus fort des creusets refondateurs. Et l'Argentine, et son Buenos Aires infini, propre au contre-simulacre du multiple et du modulaire éminent, capable de nous fournir dans ces rivages de l'"Atlantique méditerranéen" les traces et les espoirs du grand phare du monde hellénistique. On peut y attendre une nouvelle Alexandrie, ville de Borges. Elle en assure les chances d'une perte ou d'un salut, où la lenteur la plus subtile de décadence peut même entériner un nouveau sursaut : une latinité condamnée à être prospective, à ne plus subir la contrefaçon perpétuelle de son passé.

Entre tous ces possibles destins encore sous housse, on ne fait que sentir le grondement de cette demande de la différence et de l'identité, où le Milennaire n'ouvre que de très petites ports. Ou les forcerait par cette conscience critique où nous retrouvons le proselyte pour faire face au simulacre. Ou en travailler les cicatrices pour éluder les verités trop faites, ou les Apocalypses trop attendus.

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[*] Candido Mendès, célèbre écrivain et universitaire brésilien, est Secrétaire général de l'Académie de la Latinité.