Candido Mendes, Le défi de la différence. Entretiens sur la latinité, Paris, Albin Michel - Via Latina, 2006, 165 p.
(2007 – Adeline Joffres – http://nuevomundo.revues.org)
Sous la forme d’une « entrevue » avec le philosophe français François L’Yvonnet, Candido Mendes offre une profonde réflexion sur une « latinité » pensée dans l’espace et dans le temps, à travers l’exemple du géant brésilien. Universitaire et intellectuel brésilien, fondateur de l’Académie de la latinité à Rio de Janeiro, Candido Mendes envisage l’émergence de l’identité brésilienne par de biais de la philosophie française et allemande. Cette réflexion s’étend indirectement au devenir de l’ensemble hétérogène de l’Amérique latine qui, soumis a la domination nord-américaine et européenne, héritier du modèle européen d’Etat-nation, se trouve devant le choix existentialiste sartrien de « devenir ce qu’il est », c’est-à-dire de maîtriser son destin dans ce « temps mondial » et médiatique qu’est le vingt et unième siècle. Face à cette situation, la latinité se présente comme une alternative, celle de l’affirmation des identités et des cultures de tout un sous-continent dont la démographie va exploser dans les cinquante ans à venir.
Comment alors faire que s’exprime cette latinité restée latente selon l’intellectuel brésilien ? Comment dépasser la « nécessité de différence » et passer à une définition positive de l’identité latine ? L’exemple du Brésil, pays émergent phare latino-américain, permet à Candido Mendes d’envisager une réponse à ces questions.
Il s’agit pour lui de « penser » la latinité comme une idée qui s’exprime au travers d’un rapport particulier à l’Etat, du développement du pluralisme, lui-même étroitement lié à l’expression d’un syncrétisme historique au Brésil et en Amérique latine. Ainsi, la construction d’une troisième voie entre celle de la mondialisation et de la domination doit, selon Candido Mendes, nécessairement passer par la compréhension de l’alternative « en soi/pour soi » pour finalement la dépasser. Ce dernier évoque à ce titre l’exemple d’Haïti, parvenu à une « conscience de soi » qui a rendu possible la victoire de 1804 sur les troupes françaises et abouti à la proclamation de l’indépendance du pays.
Néanmoins, la réflexion menée autour de l’« arraisonnement » heideggérien ou de l’action existentialiste sartrienne doit trouver des expressions concrètes dans les choix politiques des dirigeants latino-américains. Selon Mendes, Lula da Silva a ainsi achevé la « conscientisation » de la société brésilienne impulsée par l’« acte sacrificiel » de Vargas. Non pas parce que Lula a su s’imposer au sein du PT et se maintenir au gouvernement, mais bien plus du fait de la « pratique pratique » de sa politique qui a consolidé la croyance du peuple brésilien qu’une option politique valide appartenait désormais au domaine du possible et était en phase avec ses attentes. De même, les actions concrètes, comme la création de l’Académie de la latinité en mars 2000 –et les activités qu’elle finance et organise-, sont celles qui favorisent cette prise de conscience de soi et engage vers un dialogue entre les cultures, indispensable à la reconnaissance mutuelle et l’affirmation individuelle ; de la même manière que l’Amérique latine est une et plurielle.
Le dénommé « défi de la différence » est donc celui de la dynamique diversité/unité, vécu, non comme un tiraillement, mais comme une richesse civilisationnelle. « Le monde se perçoit par la culture, il se transforme par la civilisation. La culture, c’est l’empreinte de la subjectivité. La civilisation, c’est la domestication, l’instrumentalisation de la nature » affirme Mendes. Le processus « civilisatoire » ne doit donc pas être conçu comme une fatalité. Contrairement à ce que démontre Samuel Huntington dans son « choc des civilisations », il est la rencontre entre les cultures et doit jouer avec les médiations externes qui font obstacle à cet « en-soi » encore latent. C’est sur la « révélation » de cette identité profonde, nécessaire et en cours, que se concentrent les dernières considérations de Carlos Mendes retranscrites dans le présent ouvrage sur le thème de la latinité.
Tel un travail de mémoire collective, ce processus de « réveil » de l’épos des peuples latino-américains face à l’Amérique anglo-saxonne ; ces peuples « hellénistiques avant d’être hellènes », pour reprendre la métaphore chère à Mendes du centralisme culturel grec sur Alexandrie, trouvera son moteur, d’après l’intellectuel brésilien et comme un écho du XIX° siècle, dans l’avènement d’un « grand Brésil » successeur de Buenos Aires.
Pour citer cet article
Adeline Joffres, « Candido Mendes, Le défi de la différence. Entretiens sur la latinité, Paris, Albin Michel- Via Latina, 2006, 165 p. », Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Número 7 - 2007, mis en ligne le 9 mars 2007, référence du 8 janvier 2008, disponible sur :